Aconcagua ou la mort en direct

Difficile d’échapper à l’info parue cette semaine au sujet du toit des Amériques et qui, malheureusement, montre à nouveau la montagne sous un de ses plus mauvais jours. En effet, une vidéo d’une durée de 2 minutes 30, postée à l’origine sur YouTube, s’est rapidement propagée sur Internet et a même fait l’objet d’une séquence sur le Journal de 20 heures de France 2, prouvant encore une fois le goût du public pour le sensationnel et le morbide. Si vous ne voyez pas de quoi je parle, voici le film :

 

Comme tout le monde, ma première réaction en découvrant ces images a été un profond effroi en imaginant ce qu’avaient du être les derniers instants de ce guide italo-argentin ainsi qu’un sentiment d’incompréhension face au visible manque de moyens mis en oeuvre par l’équipe de secours pour lui sauver la vie. Et puis une fois passée cette réaction à chaud, j’ai repensé à mes propres expériences sur des sommets andins et himalayens et plus particulièrement aux situations de tempêtes que j’ai pu connaître en haute altitude… et j’ai donc eu envie d’en savoir plus sur les circonstances de ce drame.

Après quelques recherches sur Internet (que ferions nous sans ce merveilleux outil ?) j’ai trouvé un compte rendu très complet ainsi qu’un témoignage d’un guide qui se trouvait sur le sommet en même temps que la malheureuse victime et son groupe. Les deux documents sont rédigés en espagnol et vous trouverez les liens vers les sites au bas de ce billet. Ayant constaté qu’aucun site francophone ne donne, à ce jour, autant d’informations sur le déroulement de ce sauvetage, j’ai pensé qu’il serait utile de proposer sur mon blog une traduction libre et un résumé des évènements tels qu’ils ont été relatés sur les sites argentins.

Les photos illustrant ce billet ont été prises lors de mon ascension de l’Aconcagua en février 2006 et n’ont aucun rapport direct avec les évènements ci-après.

* * * * *

Mardi 6 janvier 2009
A 6:30 du matin le guide Frederico Campanini (italo-argentin, résidant aux Etats-Unis) quitte le camp Berlin à 5900 m en compagnie de son groupe de 5 ou 6 ressortissants italiens (les témoignages divergent sur le nombre exact de personnes). Un vent violent souffle sur la montagne depuis plusieurs jours mais des signes d’accalmie les encouragent à tenter le sommet ce jour là. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls puisque « Rockney » (pseudo utilisé dans un forum où il témoigne), un autre guide, quitte également le camp avec ses deux clients polonais un peu plus tard.

Vers le Refugio Independencia (6400 m), un ou deux italiens (toujours divergence des témoignages) font demi-tour tandis que le reste du groupe poursuit en direction du sommet. Plus rapides, les polonais et leur guide atteignent le toit des Amériques vers 16h. Trente minutes plus tard, lorsqu’ils amorcent leur descente, les premiers membres du groupe italien arrivent à leur tour au sommet.

Peu de temps après, une violente tempête s’abat sur la montagne et Rockney dit que par moments la visibilité ne dépassait pas 50 cm. Il avoue avoir eu du mal a trouver son itinéraire et pense qu’il aurait été incapable de s’orienter correctement s’il n’avait pas programmé dans son GPS les coordonnées du Refugio Independencia. Au même moment, Frederico Campanini et ses clients, certainement très fatigués par leur ascension, entament la descente dans le mauvais temps.

Pour y avoir été il y a trois ans, je me souviens très bien que le début de la descente n’est pas en ligne droite. Il faut assez rapidement bifurquer vers la gauche pour effectuer une traversée sous le sommet pour ensuite tourner à nouveau, vers la droite cette fois, afin de gagner le passage connu sous le nom de La Canaleta. Je peux facilement imaginer que dans le mauvais temps on ait vite fait de louper un virage… Ceci n’est qu’une supposition personnelle qui n’engage que moi, mais le fait est que le groupe d’italiens s’est retrouvé non pas sur la voie normale qu’ils avaient empruntée à la montée, mais sur le versant opposé de la montagne appelé Glacier des Polonais.

Le récit ne donne pas de détails sur ce qu’il s’est passé par la suite, mais lorsqu’ils sont arrivés sur les lieux deux jours plus tard, les sauveteurs ont trouvé de nombreuse traces de pas dans la neige et une cliente avait perdu la vie en chutant, vraisemblablement suite à une rupture de plaque. En fin de journée, ne voyant pas revenir ses compagnons, une des personnes qui avaient fait demi-tour avant le sommet déclenche l’alerte. Le soir même, une équipe de secours est déposée en hélicoptère à Nido de Condores (5200 m).

Mercredi 7 janvier 2009
La nuit a été glaciale sur la montagne et les témoins rapportent qu’il faisait -20°C à l’intérieur du Refuge Berlin. A 5:30 la colonne de secours se met en route en direction du sommet, mais étant donné les mauvaises conditions climatiques et l’importante quantité de neige, ils décident de faire demi-tour vers 15:15 et redescendent au Refuge Berlin. Vers 8h du matin un hélicoptère a cependant réussi a faire un vol de reconnaissance sur le versant du Glacier des Polonais et il y a repéré le groupe d’alpinistes qui se trouvent alors à 6700 m. Il constate qu’ils sont en vie car l’un des membres du groupe fait des signes au pilote !

Jeudi 8 janvier 2009
Les conditions météo sont trop mauvaises pour l’hélicoptère et c’est donc par voie terrestre que les secouristes font une nouvelle tentative. Hormis les sauveteurs « officiels », de nombreux guides, porteurs et autres alpinistes se sont portés volontaires pour participerà l’opération. A 12:30 un premier groupe arrive au sommet. Se fiant aux informations transmises par le pilote d’hélicoptère, ils se dirigent ensuite vers le Glacier des Polonais et rejoignent les italiens peu avant 14 heures. Après deux nuits passées à 6700 m sans équipement de bivouac, les italiens sont dans un état de prostration et parlent peu. Les secouristes passent deux heures à leur apporter un peu de réconfort sous forme de nourriture, de boissons chaudes et de premiers soins selon les instructions données par l’équipe médicale de Plaza de Mulas avec laquelle ils sont en liaison radio.

Vers 16h ils décident qu’il est temps de procéder à l’évacuation du groupe. Ils sont 17 secouristes qui se répartissent à raison de quatre personnes pour chaque client et cinq pour s’occuper du guide Campanini visiblement plus mal en point que les autres. L’hélicoptère ne pouvant toujours pas voler et le terrain sur lequel ils se trouvent ne permettant pas de descendre sans risques, ils prennent la décision de remonter jusqu’au sommet, soit 300 mètres plus haut, pour ensuite descendre par la voie normale. C’est pendant cette dramatique remontée que la vidéo a été tournée, mais le récit ne donne pas plus de précision quand à l’heure exacte. Il est simplement fait mention que c’est vers 20 heures que les secouristes ont constaté que Campanini ne présentait plus de signes vitaux et, qu’après une dernière tentative pour le réanimer, ils se décidèrent à l’abandonner 200 mètres sous le sommet.

Parmi les autres rescapés deux ont pu être redescendus directement à Nido des Condores tandis que le troisième a été transporté sur une luge improvisée jusqu’au Refugio Independencia où les sauveteurs ont passé la nuit à le masser pour le réchauffer. Le lendemain, les trois malheureux ont pu être évacués en hélicoptère depuis Nido de Condores jusqu’à Horcones et ensuite par ambulance jusqu’à l’hôpital italien de Mendoza.

* * * * *
J’espère que ces détails permettront à ceux qui ont vu la vidéo d’avoir une meilleure idée de ce qui a pu se passer sur l’Aconcagua pendant ces trois jours de janvier 2009. Je ne tenterai pas ici d’émettre un jugement par rapport à ce qui a été fait ou pas fait. Pour avoir été personnellement plusieurs fois sur des sommets à plus de 6000 mètres je ne sais que trop bien à quel point l’organisme peut être épuisé à de telles altitudes et surtout ô combien il est facile de perdre rapidement toute capacité de jugement et de décision, encore plus lorsqu’on est pris dans une tempête.

La critique est aisée lorsque l’on regarde ces images et que l’on lit ce récit installé confortablement devant son PC dans un appartement chauffé. Moi la première j’ai été choquée à la découverte de ce drame. Mais en prenant du recul, je pense que peu d’entre nous seraient capables d’affirmer ce qu’il ou elle aurait fait dans de telles circonstances…

Les liens pour en savoir plus:

Photos

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3 réflexions au sujet de “Aconcagua ou la mort en direct

  1. Hello Brigitte
    Merci pour ce billet,
    Cette video est terrible et ne montre pas ses secourictes ou pseudos secouristes sous leurs meilleurs hospices.
    Pourquoi filmer une telle scene (pourquoi la regarder me dira t on…)on peut leur excuser leur manque de professionalisme (encore faut il qu ils le soient professionels,leur manque d experience et de moyens c est sur) mais il me semble que dans la video la facon de traiter cet homme agonisant n est pas vraiment respectueuse…facile a dire le cul dans son fauteuil devant son ecran…. pour avoir deja vecu se genre de situations je pense que l altitude,la fatigue,la peur,l inexperience….etc ne sont pas des excuses a l irrespect de la personne humaine.

  2. Merci pour ces explications.
    Je découvre la vidéo et je ne comprenais pas bien cette situation bizarre où quelqu’un filme les dernières heures d’un homme dans une quais indifférence.

  3. Bonjour,
    je réagis à votre message sur le tragique décès d’un guide italien à l’Aconcagua. Je suis spécialiste du risque en montagne et j’ai publié une recherche sur l’Aconcagua et les services de secours (le titre du bouquin, socio anthropologie de la haute montagne chez l’Harmattan). Le constat n’était vraiment pas favorable à cette organisation peu professionnelle. Cette tragédie pointe deux choses : d’une part, elle remet en cause des autorités locales qui « bluffent » quelque peu sur leurs capacités ». D’autre part, les grimpeurs s’imaginent souvent trouver un service de secours similaire à celui qu’on trouve en Europe ou aux US, et de ce côté là, les grimpeurs doivent réaliser que les Andes ne sont pas les Alpes.
    Je veux dire qu’en tant qu’expert, la situation filmée est émotionnellement très dure bien sûr, mais d’un côté, les sauveteurs n’ont ni le matériel, ni la formation suffisante pour prendre en charge le problème. Pourtant, il faut reconnaître qu’ils sont là, qu’ils ont, malgré les conditions très difficiles, tentés quelque chose, mettant leur vie en jeu, avec leur moyens dérisoires. Probablement une situation horriblement difficile à vivre pour eux. Voilà, rien de tout noir, rien de tout blanc.

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