Ascension du Denali : Les premiers jours

Dimanche 18 juin 1989

Après deux journées de voyage et de préparatifs, nous voici enfin prêts à partir dans les montagnes. Bien que la nuit ait été courte (voir fin de l’épisode précédent) nous nous retrouvons pour un copieux petit déjeuner à 6 heures. Et une heure plus tard, Dave, notre pilote vient nous chercher avec tous nos sacs et notre matériel pour nous amener à l’aéroport. Le temps est un peu couvert et il nous dit qu’il n’est pas certain qu’on puisse se poser au camp de base dans ces conditions. Pendant une demi-heure, il tente de joindre le Base Camp Manager par radio pour avoir plus de détails, mais personne ne répond. Du coup nous décollons peu avant 8 heures.

Au départ de Talkeetna
Au départ de Talkeetna
Pendant le vol
Pendant le vol

Le vol dure environ 35 minutes, pendant lesquelles nous survolons un territoire totalement inhabité à perte de vue. Ici pas de routes, ni de pistes et même en prenant son temps il serait totalement impossible d’essayer de rejoindre le pied de la montagne par voie terrestre. Après une zone de forêt, le terrain commence à s’élever et nous apercevons les montagnes tout au fond. Au sol, la végétation se fait plus rare, puis nous abordons l’immense Kahiltna Glacier que nous allons suivre jusqu’au camp de base. Il s’agit du plus grand glacier de la chaîne d’Alaska qui mesure 71 km !

Le Glacier Kahiltna avec le Denali au fond
Le Glacier Kahiltna avec le Denali au fond

Malgré les nuages, Dave nous pose en douceur au camp de base situé à environ 2200 mètres sur le Kahiltna Southeast Fork. Après avoir salué le responsable du camp, il remonte dans son avion et redécolle pour aller chercher le reste du groupe et du matériel. Vers 11h30 et après trois rotations, nous voici au complet, prêts à commencer notre longue ascension vers le Denali. A partir d’ici, nous allons devoir parcourir 25 km à l’aide de nos luges et nos skis et nous élever de 4000 mètres pour arriver au sommet, en autonomie totale et en un peu moins de deux semaines puisque nous devons être de retour à Anchorage le 2 juillet pour reprendre l’avion.

Atterrissage au camp de base
Atterrissage au camp de base

Chacun prépare son chargement, s’harnache à sa luge, chausse ses skis, et notre petite troupe s’ébranle lentement… dans la descente ! En effet, le camp de base se trouve sur une branche latérale du glacier, au sommet d’une pente que les pilotes utilisent pour atterrir et pour décoller. Et l’ascension du Denali commence donc par une longue descente de 300 mètres pour aller rejoindre le glacier principal que nous allons ensuite remonter pendant plusieurs jours.

Prête pour le départ !
Prête pour le départ !

Le but de cette première journée n’est pas de s’épuiser. Nous avons encore la fatigue du voyage depuis l’Europe et pas mal de d’heures de sommeil à  récupérer. On se contente donc de descendre jusqu’au glacier principal et de remonter jusqu’à ce qu’on soit à nouveau à une altitude égale à celle du camp de base et là on décide de se poser. Monter un camp d’altitude ne se fait pas en 5 minutes. Il faut d’abord sortir les pelles pour préparer les emplacements de tentes (on en a 5 en tout) et même si le terrain n’est pas très pentu comme ici, ce n’est pas toujours facile de préparer une zone de deux mètres sur deux parfaitement plate. Ensuite on procède au montage des tentes, puis chacun déballe ses petites affaires pour la nuit. Pendant ce temps là, une ou deux personnes se chargent de mettre les réchauds en route pour faire fondre la neige pour faire de l’eau.

Travaux de terrassement dans la bonne humeur (Camp II / 2600 m)
Travaux de terrassement dans la bonne humeur (Camp II / 2600 m)

Faire de l’eau est l’activité la plus importante dès que nous arrivons au camp. Il faut d’abord assurer le remplissage des gourdes de tout le monde (nous sommes 9 avec au minimum un litre par personne, voire un peu plus pour certains). Ensuite il faut penser au repas du soir. Tous ces prochains jours nos menus seront plus ou moins identiques : de la soupe, suivie d’aliments lyophilisés (plat principal et dessert) et une boisson chaude. Donc tout cela nécessite encore de l’eau. Et après le repas, il faut encore de l’eau pour nettoyer toute la vaisselle !

Au camp I (2100 m)
Au camp I (2100 m) / Photo A. Nault

 

Du lundi 19 au mercredi 21 juin 1989

Pas après pas, nous remontons l’immense Glacier Kahiltna qui nous rapproche chaque jour un peu plus du sommet. Une chose dont je n’ai pas encore parlé, c’est que nous sommes très proches du cercle polaire (à 63° de latitude) et donc, à cette époque de l’année, il fait jour 24 heures sur 24. C’est assez marrant de se réveiller en pleine nuit et de se rendre compte qu’il n’est pas nécessaire d’allumer la frontale. Autre phénomène que nous découvrons ici : c’est que certains alpinistes préfèrent monter pendant les heures fraîches de la nuit et il n’est donc pas rare d’entendre le crissement de la neige sous leurs pas tandis nous nous assoupissons pour quelques heures de sommeil. Bref, ici, aucun sentiment d’isolement et pas d’angoisse comme on peut ressentir lorsque l’obscurité descend sur la montagne. Pas d’impression de surpopulation non plus. Nous sommes loin d’être les seuls sur la montagne, mais tout est tellement immense qu’on est rarement en compagnie d’autres groupes. Et comme le terrain permet de faire des camps quasiment partout, il n’y a pas de phénomène de regroupement de tentes à des points stratégiques comme cela se fait sur d’autres montagnes.

Sous le Camp II
Sous le Camp II
Montée au Camp III
Montée au Camp III

En ce qui nous concerne, nous marchons de jour et nos journées se suivent plus ou moins au même rythme : on se lève vers 7h30. Ensuite il faut compter pas loin de 3 heures pour s’habiller, déjeuner, ranger se affaires, démonter les tentes, faire les sacs et charger les luges. Nous marchons généralement pendant quatre ou cinq heures, puis montons le camp suivant. On dîne assez tôt car, bien qu’il fasse jour non stop, la température chute assez vite avec le coucher du soleil. On est donc généralement bien au chaud dans son duvet aux alentours de 20 heures, pour une bonne, longue nuit de repos.

Repas du soir au Camp III (3400 m)
Repas du soir au Camp III (3400 m)

Pendant ces premiers jours nous parcourons un terrain glaciaire aux dimensions gargantuesques. En trois jours nous remontons plus de quinze kilomètres sur le Kahilna Glaicier qui, par endroit, mesure plus de deux kilomètres en largeur. On se sent vraiment tout petit dans un tel univers. Le terrain est facile voire même monotone avec d’immense faux plats que nous remontons en glissant sur les skis et en tirant nos luges. Aucun problème d’itinéraire puisque nous sommes en plein milieu de la « haute saison » pour l’ascension du Denali qui est très courte puisqu’elle ne dure que de mi-mai à début juillet environ.

Premiers soucis des luges qui versent
Premiers soucis des luges qui versent
Le mur sous le Camp IV
Le mur sous le Camp IV

Ce n’est qu’à la fin du troisième jour que nous commençons à aborder des pentes plus raides où en plus de l’effort physique, il fait faire preuve d’une grande patience. En effet, dans les devers, les luges ont la fâcheuse tendance à verser et se coucher dans la neige et nous passons bientôt plus de temps à les redresser qu’à progresser. C’est à la fois frustrant et épuisant. Sous le camp IV, la pente bien raide, nous oblige troquer les skis pour les crampons et à monter dans droit dans la pente. Ce jour là nous ne progressons que de 200 mètres, mais le mur que nous franchissons est la dernière grosse difficulté que nous aurons à passer avec les luges. Au-dessus de nous s’étend à nouveau de larges pentes glaciaires qui donnent accès au Camp Médical (appelé ainsi car un médecin y est présent) situé 700 mètres plus haut.

Malheureusement, à la vacation météo du quatrième soir, on nous annonce l’arrivée d’une grosse tempête.

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