Ascension du Denali : Quatre jours de tempête

Jeudi 22 juin 1989

Comme annoncé lors de la vacation radio de la veille, la tempête s’est levée dans la nuit. Des rafales de vent de plus de 100 km/h soufflent quasi en continu et il n’est pas question de reprendre notre progression dans ces conditions. Après nos premiers jours d’ascension sur le glacier, cette première journée de repos est la bienvenue et chacun s’installe confortablement dans sa tente pour une longue journée de lecture et de sieste. Les journées de mauvais temps sont une excellente école de zenitude et on apprend l’art de se laisser aller à ne rien faire en attendant le retour de conditions meilleures. Pendant cette première journée, les seules sorties seront pour aller visiter les toilettes. La proximité des tentes fait que nous pouvons communiquer entre nous (quand les rafales ne font pas trop de bruit) et d’un commun accord tout le monde décide qu’on peut faire l’impasse sur un vrai repas : pour cette première journée, chacun puise dans ses réserves de vivres de course, ce qui est largement suffisant compte tenu de notre dépense énergétique de la journée !

Au début de la tempête de vent
Au début de la tempête de vent
Dans les tourbillons de neige
Dans les tourbillons de neige

 

Vendredi 23 juin 1989

Le vent a continué à souffler sans discontinuer pendant toute la nuit et ce matin il n’y a aucun changement en vue. Voilà maintenant 36 heures que nous sommes allongés dans nos tentes et ça commence à faire long. Du coup aujourd’hui on se trouve des excuses pour s’habiller et aller faire un tour dehors tandis que la tempête continue à faire rage. La neige soufflée par le vent commence à faire des congères qui s’accumulent dangereusement le long des tentes et il faut pelleter un peu pour les dégager. Je profite également de cette sortie pour faire quelques photos histoire d’essayer de capter cette ambiance impressionnante. En fin de journée, alors tout le monde a regagné la chaleur de son duvet, Jean-Pierre décide qu’il faut tout de même aller faire tourner les réchauds histoire que tout le monde puisse manger une soupe chaude. Du coup, je prends mon courage à deux mains pour m’habiller et le suivre à l’extérieur. Et tandis qu’il fait fondre la neige pour chauffer la soupe et aussi remplir les gourdes, je fais le service à domicile : ce soir c’est soupe servie au lit pour tout le monde !  🙂

Ca souffle !
Ca souffle !

 

Samedi 24 juin 1989

Le vent a enfin cessé dans la nuit, mais maintenant il neige à gros flocons ! Déjà plus de 50 cm de neige fraîche tombée dans la nuit. Il devient critique de secouer régulièrement les tentes pour ne pas être enfouit sous la neige et mourir d’asphyxie. En ce troisième jour d’immobilisation, Jean-Pierre nous propose de monter la tente mess (avant, avec les rafales de vent, cela n’aurait pas été possible). La tente mess est un long tunnel de toile, avec un tapis de sol qui mesure environ 4 mètres de long et 1,60 de haut. L’avantage c’est qu’une fois montée nous nous installons tous à l’intérieur pour passer la journée ensemble et ça permet d’être assis plutôt qu’allongé. Le deuxième avantage c’est que l’entrée a été prévue pour pouvoir y installer un coin cuisine et donc Jean-Pierre passe une bonne partie de la journée à nous faire des petits plats chauds (un assortiment de lyophilisés !) histoire qu’on se refasse une santé en attendant la fin de la tempête.  Et pendant ce temps là nous, on passe une super journée à se raconter des blagues et à rigoler tellement fort que par moment on en mal aux côtes. A tel point que le lendemain, nos voisins américains (aussi coincés là depuis 3 jours) nous font la remarque :  » You are a happy group of French! ».

Et maintenant il neige !
Et maintenant il neige ! (Photo C. Davignon)
On monte la tente mess
On monte la tente mess
Il faut dégager les tentes toutes les heures
Il faut dégager les tentes toutes les heures
Distribution de soupe sous la tente mess
Distribution de soupe sous la tente mess

 

Dimanche 25 juin 1989

La neige a continué à tomber toute la nuit, mais au réveil on sent que cela se termine et les flocons se font plus rares. Au fur et à mesure que le matinée passe, le ciel s’éclaircit petit à petit et vers 14h, c’est le retour du soleil et du ciel bleu. Vite, vite… on en profite pour sortir et mettre à sécher toutes nos affaires car il y a eu passablement d’humidité ces trois derniers jours. Jean-Pierre décide de partir faire la trace car demain on doit absolument partir en direction du camp supérieur et avec plus d’un mètre de neige fraîche, ça ne va pas être facile de tirer les luges chargées ! Pendant qu’il est parti, nous nous affairons dans le camp : on dégage les tentes, on fait de l’eau pour le repas du soir, on trie les provisions de nourriture pour les prochains jours et on part à la recherche de nos « toilettes » qui ont disparu sous les chutes de neige.

Retour du soleil !
Retour du soleil !
Il a un peu neigé !
Il a un peu neigé ! (Photo M. Hilaire)
Mais où sont les toilettes ?
Mais où sont les toilettes ?

Dans l’après-midi un petit groupe d’américains arrive depuis le  haut. Ils sont accompagnés d’un magnifique husky. En fait il s’agit d’un chien qui faisait partie d’une expédition française qui nous a précédé d’environ deux semaines. Juste avant de quitter la France nous avions lu l’histoire de ce groupe, parti avec ses chiens pour gravir le Denali. Malheureusement l’un des chiens s’était égaré et ils n’avaient pas pu le retrouver. A contre coeur, les mushers français avaient dû quitter la montagne et rentrer en France, pensant que leur chien était tombé dans une crevasse. Et puis voilà que quelques jours plus tard, le chien est réapparu tout seul dans un des camps supérieurs et ces américains se chargent maintenant de le redescendre au camp de base pour qu’il puisse rentrer en France. Ce qui est marrant c’est que le husky est visiblement tout content d’entendre parler français et il nous tourne autour en remuant la queue énergiquement. Après lui avoir donné une bonne dose de grattouilles et de caresses nous saluons le chien et ses sauveteurs qui poursuivent leur descente.

Le husky miraculé
Le husky miraculé

Jean-Pierre revient  vers 17h30 et nous annonce que la trace est faite jusqu’au camp médical à 5500 m. Une demi heure plus tard la vacation radio nous annonce le beau temps pour les quatre prochains jours. Du coup le moral des troupes remonte. Pour fêter ça on se fait un super « bon » repas du soir que nous dégustons à la chaleur des derniers rayons du soleil. Et Charles nous fait la surprise de sortir un authentique saucisson français, planqué au fond de ses bagages et passé en douce malgré les strictes consignes douanières américaines. Pour la petite histoire, même les aliments lyophilisés à base de viande son totalement interdits (on s’était renseigné) et notre fournisseur français nous avais fourni un stock de fausses étiquettes afin que nous n’ayons pas d’ennuis. Ainsi un sachet étiqueté  » Gratin de pommes de terre » était en réalité du « Poulet basquaise »… et on s’était préparé une table de conversion pour savoir ce qu’on mangeait !

Après un repas pantagruélique, nous regagnons nos tente pour une dernière nuit au Camp IV, pas mécontents de savoir que demain, on va enfin pouvoir monter plus haut.

Le moral au beau fixe pour demain
Le moral au beau fixe pour demain

 

Belle fin de journée au Camp IV
Belle fin de journée au Camp IV

 

Article suivant : 26.06 au 29.06 : Le sommet


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