Dent du Géant et Grandes Jorasses

Gravir tous les 4000 des Alpes

Voilà deux jours que la presse helvétique et les médias spécialisés dans le domaine de la montagne annoncent le nouveau projet d’Ueli Steck appelé #82summits. Egalement appelé The Swiss Machine, celui qui s’est fait connaître par ses ascensions express de la Face Nord de l’Eiger et du Cervin, mais également de la Face Sud du ShishaPangma et plus récemment de l’Annapurna, vient de s’élancer à la conquête des 4000 des Alpes.

Son objectif : réaliser, en compagnie  du jeune bavarois Michi Wohlleben, l’ascension des 82 sommets des Alpes de plus de 4000m en 80 jours et par la seule force des mollets, c’est à dire sans utiliser de remontées mécaniques et en parcourant les tronçons entre les différents massifs en vélo.

Dent Blanche
Dent Blanche

L’attirance des montagnards pour les sommets dépassant l’altitude mythique de 4000 mètres ne date pas d’aujourd’hui et c’est dès la fin du XIXe siècle que certains alpinistes commencent à les collectionner et à en dresser la liste. C’est l’autrichien Karl Blodig qui établit une première liste en 1911 comprenant 69 sommets distincts (qui sera ramenée à 61 ultérieurement). Cette liste fera référence jusqu’en 1994, date à laquelle l’UIAA (Union Internationale des Associations d’Alpinisme) mandate un groupe d’experts pour établir une liste « officielle » en se fondant non seulement sur des critères topographiques, mais en y ajoutant également des valeurs subjectives telles que la morphologie et l’intérêt ‘alpinistique’ (la liste est avant tout destinée aux alpinistes). C’est ainsi que la liste actuelle, comprenant 82 sommets, voit le jour.

Cependant, d’autres listes ont également été dressées et sont utilisées comme référence par certains. Ainsi la liste de Richard Goedeke (1990) inventorie 89 sommets principaux et 91 sommets secondaires, tandis que le britannique Will McLewin (1996) avance les chiffres de 53 sommets principaux et 39 secondaires. Visiblement, tout le monde peine à s’accorder sur les critères à appliquer.

Pour ceux que ça intéresse, le site Die Viertausander der Alpen permet de consulter toutes ces listes dans le détail.

Mont Maudit
Mont Maudit

C’est en 1993, avant l’établissement de la liste UIAA, que deux guides de montagne britanniques, Martin Moran et Simon Jenkins, décident de s’élancer à la conquête des 4000 des Alpes pendant la saison d’été. Ils montent leur projet avec l’aide de quelques amis qui assurent le ravitaillement lorsque cela est nécessaire et surtout avec le soutien de leurs épouses qui les suivront à travers les Alpes en camping car et en 4×4. Quant à eux, c’est en vélo et à pied qu’ils se déplacent entre les différents massifs de la Bernina jusqu’aux Ecrins.

Le projet passe totalement inaperçu (il n’y a pas d’Internet et de réseaux sociaux à l’époque) et ce n’est qu’à la publication de leur livre « Alps 4000 : 75 peaks in 52 days » que j’en découvre l’existence. Étonnement, les revues spécialisées francophones de l’époque (auxquelles je suis abonnée) se contentent d’une simple dépêche pour relever cette réalisation qui, à ma connaissance, est la première du genre. A mon sens elle est d’autant plus remarquable que Martin Moran et Simon Jenkins n’ont bénéficié d’aucun soutien financier et n’ont reçu que quelques dons en nature (nourriture et matériel de montagne) de la part de quelques sponsors.

Dent du Géant et Grandes Jorasses
Dent du Géant et Grandes Jorasses

11 ans plus tard (2004) c’est au tour du charismatique grimpeur français Patrick Berhault de s’élancer dans l’aventure des 4000 en compagnie de son collègue de l’ENSA Philippe Magnin. Leur objectif est de gravir les 82 sommets en 82 jours en partant des Ecrins. Comme les anglais, ils n’utilisent aucun moyen mécanique pour se déplacer, mais cette fois il ne s’agit pas d’un simple projet entre copains et les moyens sont tout autres : Internet, presse spécialisée, sponsors et même un cinéaste pour la réalisation d’un film. Rien n’est laissé au hasard et en faisant quelques recherches pour écrire ce billet je suis tombée sur ce texte qui retranscrit bien l’esprit du projet :

« Diffusé dans le Journal des Alpes à une heure où les téléspectateurs se pressent devant les écrans, le reportage présente le début de cette aventure en insistant sur les préparatifs des deux hommes qui allient le professionnalisme et la volonté de s’adapter à l’environnement. […] Il est nécessaire de stimuler l’imagination du téléspectateur dans la mesure où il n’est pas possible de filmer l’ensemble des sommets comme le cheminement des deux alpinistes. Relevant davantage du sport avec le souci de la performance que de l’épopée qui caractérisait les premières alpines, il n’en demeure pas moins que ce défi inédit conduit les deux hommes à se mesurer à des ascensions qu’ils n’ont jamais franchies. Les plans serrés sur des arêtes particulièrement escarpées permettent de prendre la mesure des difficultés auxquelles ils seront confrontés. Équipés d’un matériel innovant dont le téléspectateur peut discerner aisément les marques, ils s’apprêtent à repousser les limites avec passion dans le massif des Écrins. »

Malheureusement l’aventure s’arrête brutalement après le 64e sommet, lorsque Parick Berhault fait une chute mortelle sur l’arête qui sépare le Täschhorn du Dom des Mischabels.

Obergabelhorn et Dent Blanche
Obergabelhorn et Dent Blanche

C’est pendant l’hiver 2006-2007 que le grimpeur slovène Miha Valic réalise seul ou avec quelques compagnons l’enchainement des 82 sommets en 102 jours, mais en utilisant des véhicules motorisés et des transports par câble. De plus, ayant dû patienter pour cause de mauvais temps, il termine son périple le 7 avril 2007 et celui-ci n’est donc pas homologué en tant qu’hivernale. Mais même si l’enchaînement des 82 sommets sans moyens mécaniques et en hivernale reste à faire, cela n’en demeure pas moins une réalisation toute à fait remarquable, bien que pas du tout remarquée à l’époque.

Lever du soleil sur le Mont Blanc
Lever du soleil sur le Mont Blanc

A l’heure où Ueli Steck et Michi Wohlleben s’élancent à leur tour sur les 4000 des Alpes, il me semblait important de retracer succinctement l’histoire de ceux qui les ont précédés car, hormis quelques brèves allusions à Patrick Berhault, je n’ai pas vu d’article qui fasse mention des britanniques ou du slovène. Je trouve cela d’autant plus dommage que #82summits exploite au maximum les moyens actuels de communication et que l’on pourra bien entendu suivre en « live » la progression des alpinistes grâce à Facebook, Twitter et Instagram. Tout est fait pour mettre en avant l’aspect « exploit » du projet et il serait donc normal de rendre hommage à ceux qui ont fait la même chose (ou presque) en dehors de la lumière des projecteurs.

2 réflexions au sujet de “Gravir tous les 4000 des Alpes

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