Patrick Edlinger est parti grimper sur les falaises de l’au-delà

Je ne l’avais jamais rencontré et je ne le connaissais qu’à travers ses films, ses livres et les nombreuses photos de lui qui remplissaient les pages des magazines d’escalade de l’époque qui s’empilaient chez moi : Alpinisme et Randonnée, Montagnes Magazine et, un peu plus tard, Vertical. Et pourtant, je ressens une immense tristesse depuis que mes yeux sont tombés sur ce titre, noyé au milieu de mon flux RSS vendredi soir : Patrick Edlinger est mort.

Comme un électrochoc, cette nouvelle m’a soudain ramenée 30 ans en arrière, au début des années 80s. Une période où je découvrais moi-même la montagne, d’abord à travers l’alpinisme et le ski de rando. Et puis, en 1984, quelques amis m’avaient initiée à l’escalade. A cette époque, l’escalade c’était surtout une activité que l’on pratiquait dans le but de pouvoir être meilleur dans les courses d’alpinisme sur terrain rocheux. On utilisait le même matériel qu’en haute-montagne. On s’assurait à l’aide d’un « huit » (un descendeur appelé ainsi à cause de sa forme), les dégaines étaient de simples sangles nouées et les chaussons d’escalade se limitaient à l’unique modèle phare, les EB Super Gratton.

1984 : Dans la voie de l’Aspic aux Cornettes de Bise… avec mes EB Super Gratton aux pieds !

C’est aussi en 1984 que le film du cinéaste Jean-Paul Janssen est nommé aux Césars du meilleur film documentaire : La vie au bout des doigts. Ce court-métrage ne va tarder à faire le tour des petits écrans (à l’époque on n’avait pas Internet, mais il existait des émissions dédiées à la montagne sur les chaînes publiques) et des festivals de films de montagne (beaucoup plus nombreux qu’aujourd’hui !).

Grâce à ce film, le public découvre ce jeune homme à la longue chevelure blonde et au corps d’athlète qui se déplace sur des falaises verticales avec la grâce d’une danseuse : Patrick Edlinger. Il est rapidement sur nommé « Le Blond », peut être pour le distinguer de l’autre grande figure de l’escalade de l’époque (qui a également réalisé des films avec Jean-Paul Janssen) : Patrick Berhault.

Le livre de Patrick Edlinger, paru aux éditions Arthaud en 1985

Les deux Patrick, le blond et le brun, vont tous les deux contribuer à promouvoir l’escalade libre en France. Les cotations des voies, qui jusque là semblaient plafonner au degré 6, explosent vers le haut et on entend soudain parler pour la première fois de niveau 7a et 7b (aujourd’hui il existe des voies cotées 9a+). Les règles du jeu changent également. Dans la pratique de l’escalade libre, plus question de grimper en tirant sur tout ce qu’on peut (pratique dite du « tire-clou »). Les pitons ne doivent plus servir qu’à la protection en cas de chute et l’escalade se fait uniquement en se servant des prises naturelles offertes par le rocher.

Dernier volet de cette évolution (ou révolution) de l’escalade : les compétitions. Si celles-ci existent depuis les années 40s en URSS, la première compétition d’Europe occidentale est organisée en 1985 à Bardonnechia (Italie). Cette nouvelle facette d’un sport jusque là associé à l’image de liberté et de nature n’est pas sans créer de gros remous parmi les pratiquants. Il y a ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. La presse spécialisée de l’époque consacre d’ailleurs de nombreux articles à ce phénomène nouveau, et nombreux sont ceux qui prenne la plume pour défendre leur point de vue.

C’est à ce moment là que les voies des deux Patrick se séparent, Berhault préférant alors revenir au monde de la haute montagne (il passe son diplôme de guide) tandis que Patrick Edlinger atteint le sommet de sa médiatisation en remportant l’édition 1986 de Bardonnechia.

Une biographie de Patrick Edlinger doit paraître en mai 2013 aux Editions Guérins

Trente ans plus tard, ceux qui n’ont pas connu cette époque doivent sourire en lisant ces quelques lignes. Aujourd’hui, les compétitions font partie de la normalité  à tel point que le CIO a retenu ce sport pour les JO de 2020. L’escalade est devenu une activité grand public qui, pour la plupart des pratiquants, n’a plus grand chose à voir avec la montagne. En effet, une majeure partie des adeptes connaissent surtout les murs artificiels dans les salles et beaucoup n’ont jamais touché un vrai rocher.

A mon avis, on est bien loin de l’escalade libre prônée par Patrick Edlinger et Patrick Berhault même, si indéniablement, ils ont l’un et l’autre grandement contribué à l’évolution de ce sport. Aujourd’hui, Patrick le Blond est parti rejoindre Patrick le Brun (qui nous quittés en 2004) et j’ai envie de les imaginer tous les deux, formant une cordée de rêve sur quelques falaises du monde de l’au-delà.

RIP Patrick…


Cet article vous a plu ? Partagez le !

Facebook
Twitter
Google+
Pinterest
LinkedIn
Email

2 réflexions au sujet de “Patrick Edlinger est parti grimper sur les falaises de l’au-delà

  1. Le monde de l’escalade et de l’alpinisme m’est assez étranger, même si je vais volontiers faire un peu de randonnée légère « à la montagne ». Mais je connais le nom de Patrick Edlinger, parce qu’il figurait à un moment où un autre de ma scolarité dans un manuel de grammaire. Ça m’avait à la fois fasciné et flippé, ce mec qui grimpait à mains nues, comme ça, sans filet.

    En lisant l’avis que tu mentionnes en début d’article, je vois qu’il habitait à La Palud-sur-Verdon. Et là, ça me fait tout drôle, parce que cet été, j’y ai passé, à La Palud — y laissant ma voiture pour une journée de randonnée sur les crêtes.

  2. J’ai eu la chance de le croiser deux fois (1986-1987): Une fois à Buoux et une fois à Sisteron ou nous avons échangé qq mots. Un homme qui a marqué mes débuts en escalade!

    Merci Patrick

Laisser un commentaire