Shishapangma’90 ou la stratégie de l’escargot sans le savoir

Tel Monsieur Jourdain qui pratiquait la prose à son insu, j’ai eu la surprise de découvrir cette semaine que j’avais pratiqué, sans le savoir, la stratégie de l’escargot lors de mes expéditions en altitude, et ce depuis 25 ans. La stratégie de l’escargot, mais késako ? Pour en savoir plus, je vous invite à consulter le site Voyages du journal Libération où François Damilano explique comment il a découvert cette « nouvelle méthode de progression » en altitude, mise en pratique par le guide Paulo Grobel lors de ses récentes expéditions au Shishapangma et au Dhaulagiri VII.

En résumé (pour les détails, je vous laisse lire l’article dont le lien figure au bas de la page), cette méthode se distingue de l’approche traditionnelle de la haute altitude par les caractéristiques suivantes:
– une progression lente et continue (on ne redescend jamais) entre le camp de base et le sommet, en installant le nombre de camps nécessaires,
– une cohésion entre les participants qui restent ensemble pendant toute la durée de la progression au lieu de s’éparpiller entre les différents camps d’altitude,
– une meilleure acclimatation de l’organisme puisque la dénivellation effectuée entre deux camps reste très faible (maximum 400 m par jour).

L’article de Libération fait mention du guide Jean-Pierre Bernard qui aurait « expérimenté » cette technique il y a une quinzaine d’années, tout en insistant sur le fait que c’est Paulo Grobel qui en a systématisé la pratique… et c’est là que je ne suis pas d’accord. Cliente et amie de Jean-Pierre depuis 25 ans, je suis bien placée pour savoir que la progression douce en altitude était bien plus à ses yeux qu’une simple expérimentation, mais que c’est LA méthode qu’il a mise au point et appliquée à toutes les expéditions qu’il a encadrées et auxquelles j’ai participé depuis 1984 !

Après plusieurs expés sur des sommets andins au début des années 80s, la méthode des paliers (ainsi baptisée à l’époque par Jean-Pierre) s’est montrée particulièrement efficace lors de notre ascension du Kun (7087 m) en 1987 puis du McKinley (6194 m) en 1989. A tel point que nous avons ensuite envisagé l’ascension d’un 8000 en 1990. L’expédition Shishapangma ’90 fut une grande réussite car non seulement la méthode de Jean-Pierre nous a permis d’atteindre le sommet, mais nous avons effectué le voyage en 29 jours aller-retour depuis Paris, ce qui représentait un record pour l’époque et, soit dit en passant, n’avait rien à voir avec la vitesse d’un escargot. La presse spécialisée avait d’ailleurs reconnu cet exploit et vous trouverez ci-dessous des liens vers les divers articles publiés à ce sujet.

Fort de sa réussite à notre retour du Tibet, Jean-Pierre a tenté de présenter sa méthode aux spécialistes en la matière, entres autres, à l’ENSA (Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme) lors d’un colloque sur les expéditions en haute altitude; mais tel un Galilée des temps modernes, il ne fut pas pris au sérieux par ceux qui ne croyaient qu’en l’approche traditionnelle préconisant les va-et-vient entre les camps. La méthode des paliers est donc rapidement tombée dans l’oubli au sein du milieu montagnard, même si Jean-Pierre, lui, n’a jamais cessé d’appliquer cette stratégie pour toutes les expéditions qu’il a organisées depuis.

Alors je souris en apprenant qu’aujourd’hui cette méthode est rebaptisée du nom évocateur d' »escargot » et que, sans autre forme de procès, certains s’en attribuent la découverte et la mise en application sans pour autant y avoir apporté la moindre modification. Il faut savoir qu’avant la publication de l’article sur le site de Libération, d’autres écrits ont déjà paru dans la presse spécialisée et un petit film a même été réalisé sur le sujet. Certes, le nom de Jean-Pierre Bernard a bien été évoqué ça et là, mais sans que personne n’ait pris la peine de le contacter au préalable pour chercher à en savoir plus sur son expérience des années 80s (et non pas des années 90s, comme il est fait mention dans le film). Ceci explique certainement pourquoi tout l’aspect historique de la méthode a systématiquement été zappé dans les récentes publications.

Par ce billet je tiens à réparer cette injustice en mettant en ligne une copie de tous les articles de l’époque ainsi que les dossiers concernant l’expédition Shishapangma’90. Ceux qui s’intéressent au sujet pourront ainsi y découvrir que la « stratégie de l’escargot » n’a rien de novatrice et qu’elle existe belle et bien sous sa forme actuelle depuis plus d’un quart de siècle.

Un seul changement est à noter en comparaison avec notre expérience de 1990 au Tibet : alors que nous avons vécu en autonomie et en isolement total sur la montagne pendant 20 jours (il était interdit, à l’époque, d’entrer en Chine avec des postes radio), les récentes expéditions de Paulo Grobel ont bénéficié des technologies du XXIe siècle: une liaison Internet et un téléphone satellite permettant de disposer d’un routage météo fiable et une possibilité de joindre une permanence de médecins spécialisés 24 heures sur 24.

Les liens pour en savoir plus: Shishapangma’90

Les liens pour en savoir plus: La stratégie de l’escargot

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9 réflexions au sujet de “Shishapangma’90 ou la stratégie de l’escargot sans le savoir

  1. Salut Brigitte,
    Un compte rendu d’une aventure impressionnante… Chapeau pour l’exploit !
    Je ne connaissais pas l’escargot qui sommeille en toi 😉
    Bravo pour ton compte-rendu, la mise en page, le reportage photo et les liens qui complètent parfaitement ce dossier sur lequel j’ai passé un bon moment d’évasion.
    Ce blog qui s’étoffe au fur et à mesure devient vraiment superbe.
    Amicalement, Christian

  2. Bonjour,
    Suite à une longue conversation avec Jean-Pierre Bernard, juste un petit mot pour préciser :
    – Loin de moi l’idée de minimiser sa démarche et ce que vous avez entrepris et réussis dès les années 90.
    – mon propos au contraire était de mettre en lumière une approche et une philosophie restée ignorée par le petit monde des expés.
    – La notion « d’expérimentation » n’est pas réductrice mais au voulait contraire souligner le côté précurseur de JPB.
    – Enfin, l’utilisation de l’escargot est évidemment une image cherchant à titiller l’imaginaire himalayen, jusque-là uniquement décliné sous l’angle de la performance.
    – Quant à Paulo Grobel, c’est à ma connaissance le seul guide aujourd’hui à avoir repris et systématisé cette approche dans ses accompagnements professionnels. Et c’est bien lui qui se réfère systématiquement à JPB quand il présente cette approche.
    Je suis donc désolé si la mise en forme de la courte itv de Libé ait été prise pour une quelquonque appropriation.
    Vos précisions et mon contact avec Jean-Pierre me permettront par contre de mieux préciser le contexte et les acteurs de cette démarche.
    Bien cordialement,

    François Damilano

  3. Bonjour François,

    Je suis ravie d’apprendre que vous avez pu discuter et vous entendre avec Jean-Pierre et que nous sommes, finalement, tous sur la même longueur d’ondes. Je suis également très heureuse de voir que nos expériences d’il y a bientôt 20 ans reviennent enfin au grand jour et que certains y trouvent un intérêt.

    J’aurais simplement souhaité que les divers écrits et films traitant du sujet s’attardent un peu plus longuement sur l’aspect historique de ce mode de progression en précisant que celui-ci avait été utilisé dès 1990 pour l’ascension d’un 8000 par des amateurs et j’espère donc que, suite à nos échanges, vos futures publications à ce sujet apporteront plus de précisions quant aux « expérimentations » initiales.

    Cordialement,
    Brigitte

  4. Bonjour Brigitte
    Je te remercie pour les précisions apportées à cette ITW dans le web de Libé.
    Mais avant tout, je suis désolé que tu te sois senties dépossédé de votre expérience novatrice d’expéditions. J’aimerais te rassurer. Je ne vous ai surtout pas oublié, ni occulté. Je sais ce que je dois à toute l’expérience que vous avez accumulée avec Jean Pierre-Bernard.
    Je suis également désolé que le titre de ce documentaire t’ai choqué.
    Ce nom, « la stratégie de l’escargot » exprime avant tout une forme d’auto dérision, une blague entre François et moi.
    Quand François Damilano, avec tout ce qu’il représente dans mon imaginaire, présente un film sur de la marche dans la neige, emprunt de lenteur, cela me bouscule.
    Imagines l’effet produit par ce clin d’œil provocateur lors des dernières rencontres du cinéma de montagne de Grenoble. Une salle comble de 3000 personnes et 12 minutes qui parlent du bonheur d’être en altitude. 12 minutes coincé entre l’Everest de Pierre Mazeau et les exploits fantastiques d’aujourd’hui.
    Mais, tu as raison, au-delà d’une forme d’humour mais aussi d’humilité, ce titre n’est effectivement pas pertinent. Je t’avouerais même que nous sommes un peu en panne. Quel nom choisir pour exprimer une réflexion en cours, issus d’expériences multiples, forcement en rupture mais aussi éminemment moderne ?
    Allez, j’ose une pirouette…Ta réaction immédiate me permet de t’inviter à trouver ensemble un nom plus respectueux de nos réalités. Chiche ?

    Pour moi, cet escargot transportait un seul message.
    La montagne et l’Himalaya sont avant tout source de plaisir et de cheminement personnel.
    Simplement dire que la montagne est source de plaisir et que c’est une forme de quête plutôt qu’une conquête. Mais non, je n’ai pas fumé la moquette. Car, je sens au fond de moi que « la progression douce en Himalaya » est aussi une démarche citoyenne, éminemment d’actualité.
    Partir sur un des plus grands sommets de la terre est un privilège rare et il ne tient qu’à nous de le rendre exceptionnel, pour éprouver un peu les propos de Milarepa :
    « Dans les grands déserts, les hautes montagnes, il existe un négoce étrange. On peut troquer le tourbillon de la vie contre l’infinie paix de l’Ame »

    Mais à bien écouter le commentaire du film quel est le vrai propos derrière cet éloge de la lenteur ?
    N’est-ce pas une invitation à comprendre le sens de nos ascensions himalayennes, ces huis clos hors du monde ?
    N’y a-t-il pas une forme de transcendance à vivre ?
    Il me semble que ces expériences vécues « au pays de l’oxygène rare »° nous permettent de rentrer à la maison chargé d’une nouvelle énergie de vie, d’un nouvel élan pour tendre vers ce qui est au-delà de nous.
    Parler de lenteur, c’est avant tout identifier un des moyens d’expérimenter plus de conscience, plus d’intériorité. Un rapport à soi-même, mais aussi aux autres et à l’environnement qui soit plus juste.
    Il y a certainement d’autres moyens, il y a certainement d’autres chemins possibles.
    « La stratégie de l’escargot », avec toutes les imperfections d’un documentaire de 12’ au budget ridicule, n’est qu’une petite pierre apporter au débat sur ce que nous vivons là-haut. Simplement, ouvrir un débat.
    Oser des paroles autres : imprégnées de légèreté, de retenue, d’épure. En ce lieu, où jusqu’à présent, n’existait qu’une seule réalité.
    Je t’invite à lire un article de François Carrel paru dans le dernier n° de Montagne Magazine, sur « Les chasseurs de 8000 ». Une réalité édifiante, mais heureusement, certainement pas la seule possible !
    Et pour conclure, que deviendraient nos ascensions dans les Alpes si nous les imprégnions un peu de la philosophie de ce sympathique gastéropode ?
    Au plaisir d’une prochaine rencontre, pour échanger encore sur ce sujet passionnant.
    Avec mes meilleurs Namasté
    Paulo Grobel

  5. Bonjour Paulo,

    Merci pour cette longue réponse à mon blog et cet éloge d’une autre approche de l’altitude sur laquelle nous nous rejoignons totalement. Merci aussi pour l’invitation à une rencontre dans le but d’échanger sur nos expériences respectives, mais je pense que cette invitation devrait avant tout être adressée à Jean-Pierre Bernard, créateur de la méthode plutôt qu’à moi, simple « cobaye ». Un cobaye tout de même très reconnaissant puisque, sans cette approche, mes piètres capacités physiques et mon expérience limitée ne m’auraient certainement pas permis d’atteindre tous les sommets que j’ai gravis depuis 25 ans !

    Comme je l’ai déjà dit à François Damilano il y a quelques jours, je suis ravie de voir que la méthode des paliers (ainsi baptisée par Jean-Pierre il y a 20 ans) redevient d’actualité et que d’autres guides s’y intéressent. Le but de ce billet était simplement de refaire un peu la lumière sur ses origines quelques peu occultées dans le film et les divers écrits déjà parus. Au vu de vos réactions à toi et à François, il semble que mon but ait été atteint et je ne peux que me réjouir du fait que pour vos prochaines publications, vous prendrez contact avec Jean-Pierre afin de mettre en commun l’ensemble de vos expériences sur cette approche douce de l’altitude.

    Cordialement,
    Brigitte

  6. Bonjour Brigitte,

    Je viens de decouvrir ton blog, je suis tres impressionné par ta longue liste d’expe. Je lis avec passion tes differents articles.
    Ayant fait l’Aconcagua en Dec 08, j’essaie de voir ce que je pourrais faire d’ici quelques années et un 8000 me tente.
    J’aimerais savoir s’il y a un tres grosse differences entre 7000 et 8000 car lors de l’assencion de l’Aconcagua j’ai vraiment souffert le jour de l’ascension (surtout apres la Canaleta).

    Merci d’avance pour ta reponse.

  7. Bonjour Bruno,

    Merci pour l’intérêt que tu portes à mon blog… ça fait plaisir de savoir qu’on n’écrit pas « dans le vide »… :o)

    Difficile de répondre à ta question car je pense que chaque individu réagit différemment à l’altitude. Je crois aussi qu’au delà d’un certain niveau, la montagne c’est à 80% dans la tête que ça se passe et de ce point de vue là, plus on a de l’expérience et mieux on va pouvoir affronter les difficultés liées à l’altitude. En 2006 à l’Aconcagua j’en ai aussi bavé dans la Canaleta et les 200 m avant le sommet, mais je me suis accrochée car malgré mon impression d’épuisement je savais que j’étais capable d’y arriver.

    A part cela, si je compare l’Aconcagua et le Shishapangma il y a tout de même une différence notable: à l’Aconcagua on fait le dernier camp à 6000m et on fait l’aller-retour dans la journée jusqu’à 7000m avec un sac allégé. Au Shisha, le dernier camp était à 7000m et cela suppose donc qu’on est capable d’y monter en portant tout le matériel. A cela s’ajoute éventuellement le côté technique. A l’Aconcagua il suffit en principe de savoir mettre un pied devant l’autre alors que sur certains sommets on peut avoir des passages plus raides, en neige (ou en glace), voire même équipés de cordes fixes. Le dernier point qui me vient à l’esprit est également la différence d’environnement. Malgré son altitude, la voie normale de l’Aconcagua est totalement hors glacier… rien à voir avec un sommet comme le Shisha où le McKinley où l’on se déplace sur d’immenses étendues glacières parsemées de non moins immenses crevasses !

    Je ne sais pas ce que tu as fait comme expés hormis l’Aconcagua, mais je pense que des sommets comme le McKinley ou le Kun (pour ne parler que de ceux que je connais) seraient de bons tremplins pour envisager ensuite un 8000.

    J’espère avoir apporté quelques éléments de réponse à ta question.
    Brigitte

  8. Merci Brigitte pour ces commentaires, remises à niveau, réactualisation des informations. Client intermittent de Jean Pierre, je connaissais un peu l’histoire. Mais les images d’un François ou d’un Paulo, telles que propopagées dans le monde des alpinistes amateurs sont également excellentes, et j’ai beaucoup apprécié leurs réactions respectives. Il y a dans ces gars là tellement d’expérience, de savoir faire, d’amour de la montagne aussi que j’aurais été perturbé de les voir en désaccord sur un sujet comme celui ci !
    Merci d’avoir permis ces échanges.

  9. Bonjour Brigitte,

    J’avais lu avec grand intérêt, il y a plusieurs mois, cet article de ton blog, article instructif puisque comme beaucoup d’autre néophytes je pensais que la progression douce était une découverte récente systématisée par Paulo Grobel.
    Pour ton info, l’article paru dans le n° de juin de Montagnes magazine me semble « rendre justice » au travail de pionnier de JP Bernard.
    J’espère que j’aurai moi-même l’occasion de tester cette approche, si je trouve un jour le temps de partir pour une vraie expé!
    merci pour ce blog fort intéressant
    emmanuel

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